Faya Milimouno : « Le fichier électoral actuel est une manipulation grossière »

il y a 5 heures 19
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Dans un entretien exclusif, le président du Bloc Libéral dénonce l’opacité du processus électoral conduit par le CNRD. Il rejette les chiffres publiés, qu’il juge biaisés et contraires à la réalité démographique du pays, et appelle à un audit indépendant pour rétablir la crédibilité du fichier.

Guinee360 : La Direction générale de gestion des élections a rendu public les statistiques définitives du fichier électoral. Quelle analyse en faites-vous ?

Dr Faya Millimouno : En fait, ce que nous sommes en train de vivre, c’est que le CNRD fait la sourde oreille. On a l’impression que nous ne sommes pas aujourd’hui dans une République. C’est devenu un Empire, dont les propriétaires sont les membres du CNRD, les membres du gouvernement. Ils n’ont pas besoin d’entendre, d’écouter ou de prendre en compte le point de vue d’autres Guinéens. Or, dans une République, ça ne se fait pas comme ça. Comme vous l’avez dit, nous avons été des lanceurs d’alerte. Depuis le début de ce processus, nous l’avons suspecté, nous avons donné des informations très crédibles. Mais on a fait semblant de ne pas écouter, et on a continué. Les chiffres qu’on donne aujourd’hui, nous les rejetons, premièrement. Deuxièmement, ce sont des chiffres qui reflètent la répartition inégale des kits. Parce qu’incontestablement, la région administrative la plus grande en Guinée, c’est Conakry. Déjà en 2014, c’était la région administrative la plus grande du pays. Et à ce moment-là, Conakry n’allait pas jusqu’à Sonfonia, en passant par Manéah. Conakry ne comprenait pas Kagbelen. Aujourd’hui, Conakry comprend Kagbelen, Sanoyah et Manéah. Malgré tout, quand on dit que Conakry est en défaveur, c’est-à-dire que les chiffres sont en défaveur de Conakry en termes de première place de la région la plus peuplée, là c’est questionnable. Et quand on sait que le nombre de kits envoyés dans la région administrative de Kankan seulement était supérieur à celui envoyé dans la région administrative de Faranah — qui a quand même quatre préfectures (Dabola, Dinguiraye, Faranah et Kissidougou) — cela interpelle. Quand on sait que les kits de Kankan étaient supérieurs aux kits de toute la région administrative de Labé, qui compte cinq préfectures, et que cette région a eu autant de kits que Siguiri, on comprend ce qui est en train de se passer.

Ce sont des choses biaisées. Mais ce qui est plus alarmant, c’est quand on dit qu’on a enregistré à l’extérieur à peine cent et quelques mille Guinéens. C’est un pays qui est en faillite depuis longtemps, pratiquement depuis l’indépendance. Ce qui fait que les enfants guinéens se bousculent pour quitter le pays depuis toujours. Vous allez au Liberia, vous trouverez beaucoup de Guinéens. En Sierra Leone, au Ghana, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, vous trouverez beaucoup de Guinéens. Allez dans n’importe quel pays africain, vous en trouverez. En Europe, il y a des pays où les noms de famille les plus populaires sont guinéens. Alors, ceux qui sont à l’extérieur, ce sont des héros. Parce que pendant que les dirigeants, par la mauvaise gouvernance, détournent le peu que le pays a pour aller le placer dans les paradis fiscaux, eux, ils travaillent nuit et jour pour soutenir les populations restées au pays. Alors, quand on les traite avec mépris, en disant qu’on n’a enregistré qu’une centaine de milliers, ce n’est pas sérieux.

Vous voulez dire que ces résultats ne reflètent pas la réalité démographique guinéenne?

C’est le résultat de l’opacité avec laquelle on fait les choses. Ce que nous n’acceptons pas, ce que nous continuerons à dénoncer et à condamner.

Selon ces résultats, Conakry dépasse Kankan en termes d’électeurs, alors qu’en 2020, Kankan était la plus grande circonscription électorale. Qu’est-ce qui explique cela, selon vous ?

Écoutez, le Conakry de 2014 ou de 2018, c’est complètement différent du Conakry d’aujourd’hui. Je viens de vous dire que maintenant Manéah fait partie de Conakry. Quand on dit que le nombre de conseillers pour la commune de Manéah était 41, cela veut dire que Manéah avait une population supérieure à 300 000. Vous comprenez ? Donc, Manéah s’est ajoutée à Conakry. Sanoyah s’est ajoutée à Conakry. Kagbelen s’est ajoutée à Conakry. C’est-à-dire que quand on dit que Conakry dépasse Kankan, c’est peut-être de quelques 2 000 ou 3 000 personnes. Mais en termes de nombre d’enrôlés, Kankan dépasse Conakry. Ce qui est plus grave, c’est que nous avons dénoncé lorsque l’ancien pouvoir avait fait enrôler des enfants sortant des écoles primaires. Pour contourner cela, le CNRD dit que ce n’est pas juste un recensement électoral, mais le RAVEC. Or, le RAVEC avait déjà échoué, même le Premier ministre l’avait reconnu. Pourquoi alors enrôler des enfants de 10 ans ? Parce que dans certaines régions, ils seront ajoutés sur la liste électorale. Avec cette configuration, c’est clair : c’est une manipulation grossière. Si nous ne dénonçons pas cela, on s’éloigne de la paix dans ce pays.

Quelles sont vos propositions pour la crédibilité de ce fichier ?

Lorsque nous avons lancé l’alerte, nous avions demandé qu’après la période de recensement, il fallait faire un audit du fichier et du processus, identifier toutes les anomalies, toutes les inégalités, et faire des recommandations de correction. Cela aurait permis de prolonger le processus, pour permettre aux régions lésées d’avoir plus de temps et plus de kits, afin d’équilibrer et de refléter la réalité démographique du pays. Nous maintenons cette position : il faut un audit. Un audit non seulement du fichier, mais aussi du processus qui y a conduit.

Les forces sociales dénoncent un processus mal préparé et exigent du CNRD sonabandon. Qu’en pensez-vous ?

Je crois que les forces sociales ont une position proche de celle du Bloc Libéral. Ce qui préoccupe les Guinéens, c’est la paix. Or, on ne peut pas gérer une République comme une monarchie, surtout à l’ère des réseaux sociaux où tout finit par se savoir. Ce que demandent les forces sociales et le Bloc Libéral, c’est un seul objectif : permettre à la Guinée de négocier les prochaines élections de façon apaisée. L’expérience montre qu’en Afrique, partout où il y a eu des affrontements, c’était à cause d’élections bâclées. Et tout commence par le fichier électoral. S’il n’est pas fiable, le processus est compromis. Ces interpellations devraient être entendues par le président Doumbouya et ses conseillers. Ce n’est pas seulement les forces sociales ou le BL qui doivent élever le ton, mais tous : imams, prêtres, pasteurs, citoyens.

Le pays traverse une crise de liquidités, et le ministère de l’Enseignement supérieur a fixé la rentrée au 15 septembre. Qu’en pensez-vous ?

J’aime bien mon frère Cedy, c’est un spécialiste de l’éducation, mais la fonction qu’il occupe est politique. Il ne peut pas prendre une décision de façon fantaisiste. Dans tous les pays sérieux, le calendrier scolaire est connu d’avance et respecté. Ici, il change au gré des humeurs. Et il faut comprendre que même ceux qui ont de l’argent à la banque n’y ont pas accès. Ceux qui envoient de l’argent depuis l’étranger pour nourrir leur famille n’arrivent pas à le retirer. Or, qui dit ouverture des classes dit dépenses pour les familles. La gratuité de l’éducation existe dans toutes les constitutions de Guinée, mais Conakry compte aujourd’hui plus d’écoles privées que publiques. Trois enfants sur cinq ne pourraient pas aller à l’école sans le privé. Au Sénégal, 73 % du financement du privé vient de l’État. Ici, ce n’est pas le cas. Les enseignants du privé doivent travailler dans 4 ou 5 écoles pour survivre.

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