Entre Taaly et Tindy : le cri du cœur de Mahwiatou Bah pour sauver l’art du conte en Guinée

il y a 3 heures 13
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Mahwiatou Bah, plus connu sous le nom de « Docteur Kossa », mène une double vie. Chirurgien-dentiste le jour, il se transforme, une fois la blouse rangée, en un fervent défenseur du patrimoine immatériel guinéen. Inspiré par les grands maîtres de l’oralité comme feu Amadou Sow, ce passionné de la culture s’investit de plus en plus dans la sauvegarde de ce patrimoine culturel. Outre ses narrations régulières sur les réseaux sociaux, docteur Kossa produit fréquemment des œuvres qu’il propose à son public.  Dans cet entretien exclusif accordé à Guinéenews, il nous livre son diagnostic sur l’état de notre culture, nous raconte la légende inspirante de « Engal Jeyyeedee » et lance un appel pressant aux autorités pour sauver ce qui nous définit encore. Lisez !

Guinéenews : Aujourd’hui, vous faites partie des rares jeunes qui s’intéressent aux contes et légendes en langue nationale. Pourquoi ?

 Docteur Kossa : En réalité, dès mon plus jeune âge, j’écoutais beaucoup les contes et légendes de feu le doyen Amadou Sow, de Cellou Niansso, de Farba Tella… et j’ai énormément appris à travers leurs œuvres. De plus, j’ai acquis une solide expérience de la vie active grâce à mes déplacements et à mes contributions dans divers projets de développement. Un jour, alors que j’étais à Donghol Toumma (Pita), j’ai rencontré à la tombée de la nuit un vieil homme qui racontait des histoires à plusieurs enfants mobilisés autour de lui. J’ai suivi la scène jusqu’à la fin avant d’interroger le vieil homme sur l’importance de cette démarche. Il m’a répondu que ce sont les contes qui empêchent les enfants de se retrouver seuls, loin des regards, à des heures tardives. Les contes évitent ainsi qu’ils ne s’égarent ou qu’ils ne veillent trop tard, alors qu’ils doivent être matinaux pour les travaux ménagers et champêtres.

Guinéenews : Soyez un peu plus explicite, comment le conte peut-il empêcher tout cela ?

Docteur Kossa : En fait, c’est par le conte que l’on surveillait les faits et gestes des enfants pendant la nuit. Ils se mobilisaient autour des sages qui proposaient des récits tous les soirs, ce qui les empêchait d’aller commettre des bêtises entre eux. Souvent, les contes réunissaient les garçons, tandis que les petites filles chantaient et dansaient à côté, selon leurs préférences. Dans d’autres civilisations, on mobilise filles et garçons ensemble autour du conte. C’est là qu’ils s’endormaient tranquillement car, vous le savez, en Afrique, on oblige souvent les enfants à se coucher pour écouter les histoires. C’est ainsi que j’ai pris l’engagement de m’impliquer à fond pour défendre ce patrimoine culturel.

Guinéenews : Malgré tout, les contes semblent relégués au bas de l’échelle chez nous !

 Docteur Kossa : Évidemment, ceux qui se battent pour la culture semblent oublier ce domaine pourtant essentiel, et voilà pourquoi le conte est négligé. Si nous continuons ainsi, il risque bientôt de disparaître de notre pays. Imaginez ! si le conte disparaît à notre époque, est-ce que ceux qui viendront après nous connaîtront les récits traditionnels ? Non !

Guinéenews : Malheureusement, chez nous, il faut toujours qu’une chose disparaisse pour qu’on en parle !

 Docteur Kossa : Oui, malheureusement. Si je prends l’exemple du doyen Amadou Sow, beaucoup ne l’ont écouté qu’après sa mort. Depuis son décès, les gens l’écoutent plus que lorsqu’il produisait activement ses contes.

Guinéenews : Actuellement, s’agit-il d’anciens contes que vous reprenez ou en produisez-vous de nouveaux ?

 Docteur Kossa : Personnellement, j’écris des contes. Je m’inspire de l’actualité pour les rédiger, en faisant parfois des comparaisons avec le passé. Vous savez, il y a deux types de contes : le Taaly (conte) et le Tindy (légende). Le Taaly est purement imaginaire. Prenez par exemple les histoires du lapin et de l’hyène : on sait tous qu’ils ne peuvent pas parler à plus forte raison discuter. C’est donc une pure invention, même s’il y a toujours une leçon de morale derrière. Le Tindy, quant à lui, raconte une histoire vraie ou prédit l’avenir. En fait, on y annonce un événement qui s’est produit ou qui risque de se produire.

Guinéenews : En écoutant vos œuvres, on a l’impression que vous vous focalisez davantage sur les légendes ?

Docteur Kossa : Oui, je fais plus de légendes que de contes. Par exemple, j’ai écrit une histoire que je surnomme « Engal Jeyyeedee » (littéralement : sans propriétaire). Vous savez, si quelqu’un ou quelque chose a un propriétaire, il aura toujours des limites infranchissables. C’est l’histoire d’une vache et d’une biche. La biche est venue trouver la vache attachée aux alentours d’une concession. Elle lui a demandé : « Qu’est-ce que tu fais ici ? ». La vache a répondu : « C’est par respect pour mon maître que je suis attachée ici. Sinon, une si petite corde ne pourrait pas me retenir. » Aussitôt, la biche a bondi en s’exclamant : « Heureusement que je n’ai pas de propriétaire, je n’ai pas de maître ! », avant de disparaître dans la brousse.

Quelque temps après, un chasseur passe à côté de la vache. Sachant que cette dernière appartient à quelqu’un, il l’a laissée pour continuer son chemin. Une fois dans la brousse, à la recherche de gibier, il est tombé sur la biche et l’a tuée d’un coup de fusil, avant de la porter sur son dos pour repasser devant la vache. Ainsi, la vache a constaté que c’était bel et bien la biche qui avait été abattue par le chasseur, celui-là même qui l’avait épargnée. La vache a alors sauté de joie en se disant : « Heureusement que j’ai un propriétaire, sinon j’aurais été tuée la première. »

Guinéenews : Une très belle légende. Concrètement, qu’est-ce qui vous inspire ?

Docteur Kossa : Vous savez, chaque légende a sa propre source d’inspiration. Par exemple, l’autre fois, j’ai composé un récit sur l’ambition. En fait, j’aime beaucoup écouter les gens et poser des questions. J’en tire ensuite des leçons. Parfois, je m’isole pour faire mes propres recherches à travers des documents et des archives du Fouta dont je dispose. Mais très souvent, je tire mes contes de mes profondes méditations sur le quotidien de l’homme.

Guinéenews : Avez-vous des retours après la diffusion de vos contes ?

Docteur Kossa : Il y a beaucoup de retours positifs. Les gens m’appellent régulièrement pour m’encourager, le plus souvent des personnes que je ne connais même pas. D’autres me contactent sur WhatsApp pour me féliciter et m’inciter à redoubler d’efforts. Ils disent que ces contes nous éloignent des scènes déplorables que l’on voit trop souvent sur les réseaux sociaux.

Guinéenews : Je vous ai posé cette question parce qu’avec le désintéressement que l’on constate, c’est comme si les contes et légendes étaient en voie de disparition chez nous.

Docteur Kossa : Oui, c’est vrai. D’ailleurs, le désintéressement n’est pas seulement au niveau des contes. Beaucoup de nos coutumes et mœurs sont de nos jours en voie de disparition. Je prends l’exemple de l’élevage : nous ne le pratiquons plus comme avant. Il arrive des moments où l’on est obligé d’importer de la viande pour assurer notre consommation. Du côté de la langue, c’est comme si nous préférions les langues étrangères aux nôtres. Pourtant, les gens doivent se ressaisir afin que nous développions notre langue à travers le monde.

Guinéenews : Pour finir, selon vous, quel est l’avenir pour les contes et légendes ?

 Docteur Kossa : Tout d’abord, il faut que les responsables accompagnent sérieusement le secteur. Que le ministère de la Culture s’implique activement dans le domaine, car les contes et légendes représentent notre patrimoine. Un patrimoine très important pour l’éducation des enfants, pour la moralisation des masses et pour la cohésion au sein des familles et des foyers. Donc, nous demandons à l’État de nous accompagner dans le développement de ce secteur. S’il n’y a pas d’accompagnement, il n’y aura pas d’avenir.

Des propos recueillis par Alaidhy Sow Labé, pour Guinéenews.org

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