Pour un projet de loi encadrant la pratique du métier de communicant en Guinée- Lettre ouverte au Président de la République, au Premier ministre et à la DG de l’ISIC de Kountia

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Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur le Président de la République, Chef de l’État, à Son Excellence Monsieur le Premier ministre, Chef du gouvernement, et à Madame la Directrice générale de l’Institut supérieur de l’information et de la communication de Kountia

Objet : Pour un projet de loi encadrant la pratique du métier de communicant en République de Guinée

Excellences, Madame la Directrice générale,

La Guinée amorce une nouvelle phase de son histoire depuis la dernière élection présidentielle, marquant l’entrée inaugurale dans une nouvelle République. L’État porte de grandes ambitions de transformation, au-delà du programme Simandou 2040, à travers le projet de branding national et plus récemment la création du Guinea Development Board. Or, aucune politique publique ne peut être efficace sans communication. Elle doit être au cœur de toute politique de développement. La Guinée a besoin de bâtir une stratégie d’attractivité réelle, et cette stratégie reposera sur la communication et le marketing territorial.

Depuis la création de la Cellule de communication du gouvernement en janvier 2015 par le Premier ministre Mohamed Saïd Fofana, et plus récemment la mise en place de Guinée Gouv, l’État a manifesté une volonté de professionnalisation de sa communication. Mais depuis 1958, la Guinée n’a jamais véritablement opéré le virage de la communication professionnelle. Tout était du journalisme, à commencer par l’ancien bureau de presse de la Présidence de la République jusqu’aux ministères. La création des services communication et relations publiques dans les départements ministériels était censée résoudre le problème d’amateurisme dans la promotion des politiques publiques et la communication institutionnelle de l’État. Fort malheureusement, cette création a encore aggravé le problème. Au lieu de recruter des communicants pour gérer l’image des institutions de la République, ce sont des journalistes qui sont nommés à ces postes.

Dans l’écrasante majorité des services communication des départements ministériels, la direction est confiée à des journalistes. Or, depuis 2006, la Guinée forme des communicants professionnels à l’Isic de Kountia et dans les universités privées. C’est l’État lui-même qui oriente les étudiants vers ces cursus. Du fait de la confusion entretenue depuis des années, ces jeunes passent trois années, voire quatre, à apprendre la communication d’entreprise et la communication institutionnelle. À leur sortie, ils ne trouvent pas d’emploi. Là où ils étaient censés être recrutés, ils se heurtent à des journalistes installés de longue date dans des fonctions qui ne sont pas les leurs.

La réduction du paysage médiatique a encore aggravé ce phénomène. Une majorité de journalistes a migré vers la communication, dans les institutions publiques comme dans certaines agences et entreprises. Par ailleurs, l’avènement des émissions interactives en Guinée a été l’un des catalyseurs d’une autre confusion : celle née de l’intervention des militants des partis politiques, désignés par les journalistes sous l’appellation de « communicants politiques ». Avec la démocratisation d’internet, de Facebook et l’accessibilité aux smartphones, ces mêmes militants ont investi les réseaux sociaux, cumulant les appellations de communicants et de blogueurs. Aujourd’hui devenus influenceurs, ils se réclament communicants alors qu’il s’agit d’une usurpation de qualité et de titre, car ils n’ont suivi aucune formation leur permettant d’exercer ce métier.

Les jeunes diplômés en communication se retrouvent donc, une fois sur le marché de l’emploi, à devoir justifier en permanence leur légitimité. L’opinion publique a fini par retenir qu’un communicant est forcément un influenceur, alors qu’il n’en est rien. Ce n’est pas un débat d’ego. C’est un débat de fond, qui engage l’avenir d’une discipline universitaire, la crédibilité des institutions publiques et la compétitivité de notre pays sur la scène internationale.

Car un journaliste n’est pas un communicant, et cette vérité mérite d’être affirmée avec rigueur. Le journaliste doit l’indépendance, la distance critique, le questionnement permanent. Sa loyauté va à l’information et au public. Le communicant construit une image, défend une entreprise, sert une institution. Sa loyauté va à l’organisation qu’il représente. Ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une réalité structurelle et déontologique. Placer un journaliste à un poste de communication sans reconversion sérieuse ne produit pas un professionnel polyvalent. Cela produit un professionnel ambigu, trop journaliste pour être un stratège de communication, trop communicant pour garder la posture critique du journaliste. Les deux identités se neutralisent et c’est l’institution qui en paie le prix.

Ce qu’on apprend en communication, ce n’est pas à manier seulement un outil ou à publier un post. On apprend le flair de la stratégie. On apprend à élaborer un plan média, un plan de communication, un plan de gestion de crise. On apprend la communication institutionnelle telle qu’elle se pratique en entreprise, dans une institution publique, dans une organisation internationale. On apprend les codes. On apprend à traduire une vision politique en stratégie cohérente. On apprend la sémiologie, l’art de la formule, l’écriture au service de la communication. On apprend à penser, à ajuster, à influencer. Car la communication est d’abord un acte de formatage intellectuel. Avant d’agir, le communicant pense. Avant de publier, il stratège. Avant de parler, il positionne. C’est cela que l’école enseigne et que le terrain seul ne peut pas donner.

Monsieur le Président de la République, j’appelle à votre vigilance et j’exhorte votre gouvernement à envisager une régulation du secteur. Je propose un projet de loi encadrant la pratique de la communication en Guinée, définissant l’appellation de communicant et fixant les exigences de recrutement à des postes de communication dans toutes les institutions publiques. Toute personne recrutée à un poste de communication devrait être titulaire d’un diplôme en communication et justifier d’une expérience avérée dans la pratique du métier. Ces critères doivent figurer explicitement sur les fiches de poste de toutes les institutions de l’État.

Monsieur le Premier ministre, j’en appelle à une action rapide, avant même l’installation de la prochaine Assemblée nationale. Votre gouvernement est chargé de veiller à la bonne gestion de l’image de nos institutions. Je vous exhorte à prendre une note circulaire à l’endroit de tous les départements ministériels, agences et directions de l’État. Cette circulaire devrait clarifier les profils devant être recrutés dans les services communication et exiger de tous les départements l’application effective de cette directive à l’échelle nationale.

Madame la Directrice générale de l’Isic de Kountia, j’en appelle à votre implication directe et personnelle pour aider à protéger les communicants, à l’image de ce qui a été accompli pour les journalistes. En 2010, la commission communication du Conseil national de la transition avait élaboré un projet de loi pour garantir la liberté d’expression en Guinée. Cette loi a permis de définir clairement ce que la Guinée entendait par organe de presse et, surtout, elle a encadré la pratique journalistique et les conditions d’obtention de la carte de presse. Son article 76 dispose qu’est journaliste professionnel toute personne diplômée d’une école de journalisme reconnue par l’État dont l’activité principale régulière et rétribuée consiste en la collecte, le traitement et la diffusion de l’information. C’est précisément un texte de cette nature, adapté à la communication, qui doit aujourd’hui être porté par votre institution et par l’ensemble des universités privées qui forment des communicants en Guinée.

L’encadrement de la pratique du métier de communicant participera à la professionnalisation de la communication de l’État, qui aura besoin, à terme, de créer une direction interministérielle en charge de la communication institutionnelle, structurant l’ensemble de la communication de l’État sur le plan national et auprès de toutes les ambassades et représentations diplomatiques de la Guinée.

La Guinée a déjà accompli ce pas pour le journalisme. Il est temps de le faire pour la communication. Des milliers de jeunes diplômés attendent que l’État assume ses responsabilités. L’honneur d’une République, c’est aussi de protéger les disciplines qu’elle a elle-même décidé d’enseigner.

Je vous prie d’agréer, Excellences, Madame la Directrice générale, l’expression de ma haute considération.

Kossa Camara 

Communicant

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