Carnet de voyage : axe Conakry–Boké, l’enfer pavé d’or rouge et  poussière (Par Dr. Faya Lansana Millimouno)

il y a 10 heures 56
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Je prends la route à l’aube. Direction Boké, capitale économique du nord-ouest guinéen, cœur battant de l’industrie de la bauxite. Sur les cartes officielles, cette route est un axe stratégique. Dans les discours, elle est l’artère vitale de l’économie guinéenne. Dans la réalité, c’est une épreuve physique, morale, presque une humiliation nationale au regard des milliards de dollars extraits du sous-sol chaque année dans cette localité.

Pendant des heures, le véhicule avance par à-coups, comme un corps fiévreux. Il plonge, remonte, glisse, se cabre. La route n’est plus une route : c’est un champ de ruines. L’asphalte a été rongé, broyé, pulvérisé par des années de camions miniers surchargés. La poussière rouge s’infiltre partout : dans les narines, dans les yeux, dans les poumons et la colère me pique. La poussière ocre envahit l’habitacle, s’infiltre partout. Par endroits, la route a tout simplement disparu, remplacée par un enchaînement de cratères où les motos se disloquent et où les bus brisent leurs essieux.

Le chauffeur qui me conduisait, épuisé, lâche avec amertume : « Bienvenue à Boké. Ici, on roule sur la richesse du pays. Mais cette richesse est dans les poches des individus, pas dans nos vies et celles des communautés. »

Le paradoxe minier est éclatant. En effet, Boké abrite les plus grandes compagnies minières du pays. Ces mastodons roulants estampillés CBG, SMB-Winning, Nimba Mining, Bel Air Mining, CHALCO, SD mining, SPIC mining etc. croisent notre chemin. Ils transportent la richesse du pays vers les ports minéraliers. Mais derrière eux, ils ne laissent que des trous, des villages asphyxiés, un environnement décimé et une route éventrée.

Boké, capitale minière et  capitale de la paradoxale pauvreté comme le reste des zones minières du pays

Boké concentre ce que la Guinée a de plus précieux : l’une des plus grandes réserves de bauxite au monde. Des multinationales y extraient chaque année des dizaines de millions de tonnes de minerai. Des milliards de dollars quittent cette région, légalement, officiellement, comptablement.

Et pourtant, la route Conakry–Boké est un supplice.
Et pourtant, l’eau potable reste rare.
Et pourtant, l’hôpital régional est un désert médical et ressemble davantage à un dispensaire débordé.

Comment expliquer un tel contraste ? Posons les chiffres sur la table.

Ce contraste n’a rien d’une fatalité. C’est un choix. Et il doit être nommé : une richesse mesurable, mais invisible.

Prenons un exemple réaliste, celui d’une mine typique de la région dont je tais le nom : 1) la production annuelle de cette mine est de (20 millions de tonnes de bauxite), 2) le prix moyen à l’exportation (50 dollars la tonne), 3) son chiffre d’affaires annuel est (environ 1 milliard de dollars).

Dans cet exemple, voici ce que cette mine rapporte à l’État guinéen : a) environ 3% de redevance minière (soit 30 millions de dollars) ; b) environ 30% de bénéfice en impôt sur les sociétés (soit environ 105 millions de dollars) ; c) 2 à 5 millions de dollars de taxes diverses (concessions, superficies) ; et  : 15 à 25 millions dollars de douanes, de carburant et de charges sociales. Le total annuel pour l’État se situe entre 152 et 165 millions de dollars, pour une seule mine.

Ce qui devrait revenir aux populations locales est aussi prévu par la loi. En effet, la loi guinéenne est claire : au moins 0,5 % du chiffre d’affaires doit alimenter le Fonds de Développement Économique Local (FODEL). Soit environ 5 millions de dollars par an.

Avec une telle somme ( 5 millions de dollars par an), une collectivité locale de Boké pourrait, chaque année :

bitumer plusieurs kilomètres de routes,
assurer l’accès à l’eau potable,
construire des écoles et centres de santé dignes de ce nom,
éclairer les villes et villages,
former massivement les jeunes,
soutenir l’agriculture et l’économie locale

Alors pourquoi Boké ressemble-t-elle toujours à une zone sacrifiée ? Pourquoi la route demeure-t-elle un champ de ruine ? Pourquoi l’eau courante reste-t-elle un privilège ? Pourquoi la richesse minière ne se reflète-t-elle pas dans le quotidien ?

La réponse dérange, mais elle est connue de tous. Parce que trop souvent :

l’optimisation fiscale réduit artificiellement les bénéfices déclarés,
les flux financiers manquent de transparence,
le FODEL est mal gouverné, parfois capturé, parfois détourné,
les projets annoncés ne sont jamais visibles sur le terrain,
les emplois locaux restent précaires, peu qualifiés et mal rémunérés,
l’État contrôle mal, audite peu, sanctionne rarement.

Le résultat est éclatant : la richesse circule et abondante, mais elle ne profite jamais aux pauvres populations.

Ce que Boké devrait être – et n’est pas

Avec plusieurs mines générant chacune des centaines de millions, voire des milliards de dollars, Boké devrait être :

une région moderne et connectée et accessible avec une autoroute digne d’une région riche mais pillée par son Etat,
un pôle d’excellence technique et universitaire dans le domaine minier
une vitrine du développement local,
un modèle de cohabitation entre industrie et communautés.
une preuve vivante que les ressources naturelles peuvent transformer la vie des populations

La route de Boké n’est pas un accident. C’est un symptôme.

Un symptôme d’un système où :

la richesse est extraite plus vite qu’elle n’est redistribuée,
les chiffres sont beaux dans les rapports,
mais invisibles dans la vie quotidienne et disparaissent dans la poussière des villages.  

Il est temps d’exiger:

un audit indépendant des flux miniers,
une transparence totale sur le FODEL avec des mécanismes de contrôle indépendants,
un suivi public des projets locaux,
des responsabilités claires, tant du côté de l’État que des entreprises

Pour conclure, disons que la route de Boké n’est pas seulement dégradée. Elle est révélatrice. Elle raconte une richesse qui passe… sans jamais laisser de traces. Fin du carnet de voyage.

Si rien ne change, lors de mon prochain départ, je laisserai la voiture à Conakry.  À dos de chameau, ce sera peut-être plus lent, mais pas forcément plus éprouvant.

Dr Faya Lansana MILLIMOUNO

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