Moussa Condé : quand la loyauté devient spectacle (Par Ousmane Boh KABA )

il y a 3 heures 10
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En Guinée, on ne tombe plus. On se filme en train de tomber, on partage, et on like.
Il est là, sur son canapé. Le téléphone en stabilo, la lumière jaune, le visage de celui qui va tout dire parce qu’il n’a plus rien à perdre. Moussa Condé, fraîchement limogé de la direction de la communication de la présidence, s’est filmé. Il a énuméré ses fautes. Il a dit : « Je mérite. » Il a répété : « J’assume. »
Nous avons regardé. Partagé. Commenté. Liké. Rien ne nous divertit plus que la chute d’un grand commis, surtout quand il tombe avec la dignité d’un funambule ivre.
On objectera peut-être que ces aveux ont été faits sous contrainte. Peut-être. Mais cela importe peu. Libre ou forcé, un cadre de l’État ne devrait jamais se retrouver, téléphone à la main, à dresser l’inventaire public de ses fautes. Si cela arrive, c’est que le problème dépasse largement un seul homme.
Ce que nous dit cet homme, en réalité, ce n’est pas seulement sa propre histoire. C’est la nôtre. Son téléphone a été fouillé, ses appels interceptés, ses vidéos découvertes. Les pratiques et les marabouts auxquels il avait recours pour « rester dans les traces du chef » ont été identifiées. Mais nous rions. Nos téléphones savent tout de nous. Nos nuits, nos rancunes, nos petites magies secrètes. Nous ne sommes pas tombés. Pas encore. Voilà tout. Nous sommes surveillés. Le pire, c’est que nous avons fini par trouver cela normal.
Nos cadres, eux, ne savent plus tomber qu’en direct, etconfondent l’aveu avec le courage. Moussa Condé nous a offert une confession en trois actes : des informations confidentielles balancées à d’anciens ministres du régime renversé, des pratiques occultes pour s’accrocher au pouvoir, des vidéos intimes tournées dans son bureau à la présidence. Dans cette litanie, il y a un fil invisible qui relie tout : la trahison.
Il l’a dit lui-même, presque négligemment : quelqu’un l’avait appelé pour lui demander de l’argent, et lui, en bon serviteur, lui avait répondu : « Ouvre bien grand tes oreilles. S’il y a des informations sensibles autour du patron, il faut m’informer. » C’est simple. Il voulait écouter le chef, remonter ce qui se disait dans son dos. Il cherchait à se rendre indispensable. Il cherchait, en réalité, un meilleur poste.
C’est là que le bât blesse. La trahison, sous nos cieux, ne consiste presque jamais à renier le chef. Elle consiste à vouloir le servir mieux que les autres, à vouloir être celui qui sait, celui qui entend, celui qui rapporte. On ne trahit pas en changeant de camp. On trahit en prétendant être le plus fidèle. On trahit en transformant la loyauté en compétition et l’oreille tendue en instrument de promotion.
Moussa Condé n’a pas été limogé parce qu’il était déloyal. Il a été limogé parce que sa loyauté, justement, était devenue trop bruyante, trop visible, trop pathétique.
Chez-nous, nous confondons tout. Nous confondons la fonction publique et la chambre à coucher, la responsabilité et la protection personnelle, le service de l’État et la quête effrénée de la faveur.
Un directeur de la communication qui fait des vidéos dans son bureau avec des filles, qui retient les primes de ses collaborateurs, qui mobilise des rituels privés, se lave avec des eaux mystiques pour plaire au chef, nous appelons cela des « erreurs ». Mais ce sont des symptômes.
Le symptôme d’une administration qui ne sait plus où se tient la limite entre le public et le privé. Le symptôme d’une élite qui a remplacé l’éthique par la proximité, la compétence par la faveur, la responsabilité par la superstition stratégique.
Oui, Moussa Condé a eu raison sur un point : son limogeage est bien mérité. Pas seulement pour les fautes qu’il a énumérées. Il est mérité parce qu’il nous a offert, en trois vidéos et une série d’aveux, le portrait presque parfait de ce que nous devenons.
Un peuple qui regarde ses cadres se filmer en pleine déchéance et qui like, sans se demander pourquoi, dans ce pays, on ne sert plus le chef, on l’espionne pour lui plaire. On ne gère plus une institution, on la vide pour se maintenir. On ne travaille plus, on consulte des marabouts pour « rester dans les traces ». Beaucoup ont juré sur le Coran et la Bible, et ces engagements ne sont pas sans poids. Aujourd’hui, certains commencent à en mesurer le prix. Et ce n’est peut-être que le début.
Ce que nous dit cette faire, au fond, c’est que nous sommes entrés dans l’ère du grand spectacle. Les cadres tombent, se filment, confessent, et nous applaudissons. Nous applaudissons parce que nous voyons enfin quelqu’un assumer sans voir que cet aveu, aussi spectaculaire soit-il, est déjà une forme de décharge.
Il parle pour qu’on n’enquête pas plus loin. Il donne des noms (les siens) pour qu’on ne cherche pas les autres. Il dit « je mérite » pour qu’on oublie que ce système, lui, continue, immobile, avec ses faveurs, ses marabouts,ses charlatans, ses loyautés concurrentes, ses secrets qui circulent, ses primes non versées, ses vidéos dans les bureaux et des oreilles grandes ouvertes autour du patron.
Le vrai scandale, ce n’est pas que Moussa Condé ait été pris. Le vrai scandale, c’est que, au pays de la sainte N’na Mariamagbè Kaba et de Karamoko Alpha mo Labé, on peut être directeur de la communication de la première institution du pays, transmettre des secrets, pratiquer la magie occulte, filmer des scènes intimes dans son bureau, ne pas payer ses employés, et que la seule chose qui vous arrive, c’est un décret de limogeage et une confession en direct. Ce n’est pas une sanction. C’est une promotion inversée : de cadre à héros tragique, en trois vidéos et 500 000 francs Orange money.
Nous sommes tous sous contrôle, mais le plus inquiétant n’est pas qu’on nous surveille. C’est que nous avons désormais des modèles qui nous apprennent à tomber avec éloquence, à faire de notre indignité un spectacle, à transformer le marabout en conseiller stratégique et le bureau en studio privé.
Moussa Condé n’a peut-être pas seulement filmé sa chute.
Il a filmé la nôtre, celle de nos institutions, de notre éthique, de notre regard.
Ce reflet : qui aura le courage de le soutenir, de le confronter, de changer ce qu’il révèle ?
Ousmane Boh KABA
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