PLACEZ VOS PRODUITS ICI
CONTACTEZ [email protected]

Lettre ouverte à Charles Wright : un sceptique qui espère encore avoir tort
Monsieur le Procureur,
Je dois vous faire une confidence. Lorsque je vous ai entendu promettre de fouiller les marchés publics depuis 2010, j’ai ressenti un petit frisson. Pas un grand frisson, non. Un petit, comme lorsque les nuages s’amoncellent au-dessus de Conakry et que l’on se dit : peut-être qu’il va pleuvoir. Mais nous autres, ici, avons l’habitude des nuages bavards. Ils grondent beaucoup, promettent des torrents, et puis finalement il tombe trois gouttes sur Bambeto et plus rien jusqu’à la prochaine saison. Vous comprendrez donc notre prudence.
Sous le manguier du quartier, là où se tiennent les véritables analystes politiques du pays, votre promesse a été accueillie avec un mélange d’admiration et de scepticisme. Ce sont les chauffeurs de taxi, les retraités et les vendeurs de cigarettes à l’unité qui commentent les affaires de la République avec le plus de sérieux. L’un affirme que cette fois-ci le pays va être nettoyé. L’autre lui demande aussitôt si l’on compte nettoyer la poussière ou les poussiéreux. Personne n’a ri. Personne n’a répondu.
La question mérite d’être posée. La Guinée a déjà vu passer plusieurs procureurs courageux, arrivés avec la mâchoire serrée et la promesse de mettre fin au grand carnaval des détournements. Au bout de quelques mois, on ne voyait plus les voleurs. Mais on ne voyait plus non plus les procureurs. Ils disparaissaient tous ensemble dans la même brume administrative.
Pendant ce temps, la vie continuait, avec ses miracles économiques dont seule la Guinée semble détenir le secret. Au coin de certaines rues, on a vu apparaître ces prodiges que les économistes n’ont jamais réussi à expliquer. Un jeune homme qui, la veille encore, cherchait de quoi payer la dot de sa fiancée, se réveille quelques années plus tard à la tête d’un groupe de travaux publics. Le voilà propriétaire de villas à Kipé, de camions flambant neufs et de sociétés capables de construire des routes, des immeubles et parfois même des ports. Les plus talentueux découvrent aussi une vocation soudaine pour les mines ou l’immobilier. Leur réussite est si rapide qu’elle ferait rougir les grandes écoles de commerce.
Personne ne sait très bien où ces fortunes commencent. Peut-être dans un bureau ministériel. Peut-être dans un marché public signé un soir de fatigue. Peut-être dans un appel d’offres dont le dossier s’est perdu quelque part entre un tiroir et une mallette. Toujours est-il que ces opérateurs économiques, comme on les appelle élégamment, ont accompagné tous les régimes avec une remarquable capacité d’adaptation. Sous un président, ils construisent des routes. Sous le suivant, ils bâtissent des immeubles. Sous le troisième, ils deviennent spécialistes des mines. La Guinée est peut-être le seul pays où la même arachide peut être grillée, salée, puis revendue comme cacahuète de luxe selon la saison politique.
Les routes, justement, parlons-en. Elles sont souvent magnifiques au début. Lisses comme un miroir et fières comme des mariées le jour de leur mariage. Puis arrive la première saison des pluies. Et là se produit un phénomène étrange. L’asphalte fond, les fissures apparaissent et les nids-de-poule se multiplient comme des champignons. On se demande parfois si les ingénieurs ont utilisé du bitume ou de la craie. Les entreprises responsables, elles, ont déjà changé de nom ou de propriétaire. Les voilà prêtes à reconstruire la même route sous un autre gouvernement.
C’est pour cela, Monsieur le Procureur, que votre promesse intrigue autant qu’elle fascine. Vous avez dit que les corrompus allaient trembler. Très bien. Mais les Guinéens ont une petite curiosité. Ils aimeraient voir un corrompu trembler pour de vrai. Pas un petit fonctionnaire sorti d’un tiroir pour la photo. Un véritable poids lourd du système. Un de ces hommes dont les sociétés apparaissent partout, dans les travaux publics, dans l’immobilier et dans les mines, et qui semblent traverser les régimes comme des poissons dans l’eau.
Si un jour l’un de ces géants économiques devait répondre de ses comptes devant la justice, alors il se passerait quelque chose d’assez rare dans ce pays. Les Guinéens commenceraient peut-être à croire à la lutte contre la corruption. Pas totalement, bien sûr. Nous sommes un peuple prudent. Mais un peu.
Et si, dans la foulée, quelques villas étaient saisies, si des comptes bancaires prenaient froid et si, miracle suprême, une route survivait à deux saisons des pluies, alors là, Monsieur le Procureur, je vous le dis franchement, il y aurait des volontaires pour ériger une statue à votre effigie. Pas très grande. Nous ne sommes pas des gens excessifs. Mais assez visible pour qu’on puisse la saluer depuis le taxi-brousse.
En attendant ce jour, permettez-nous de rester légèrement sceptiques. Ce n’est pas de la méchanceté. C’est simplement l’expérience. Nous avons entendu trop souvent la phrase « cette fois, ça change » pour ne pas regarder les promesses avec un peu de distance.
Mais au fond, Monsieur le Procureur, nous espérons sincèrement une chose : que vous nous donniez tort. Dans ce pays, nous sommes fatigués des fortunes tombées du ciel, des maternités sans lits, des écoles en hangar, des routes qui pleurent et des promesses qui s’évaporent plus vite que la rosée sur une feuille de manioc.
À vous de jouer.
Ousmane Boh KabaOusmane Boh KABA
L’article Lettre ouverte à Charles Wright : un sceptique qui espère encore avoir tort ( Ousmane Boh KABA) est apparu en premier sur Actuguinee.org.
.png)
il y a 1 heur
9




















English (US) ·