Après le déguerpissement, la reconquête de l’espace public

il y a 2 heures 12
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Vingt, trente, quarante ans que la Guinée pratique le déguerpissement comme un éternel recommencement. Pour maîtriser l’anarchie urbaine de Conakry, le Gouvernorat et le ministère de l’Administration du Territoire ont, décennie après décennie, usé du bulldozer pour juguler l’occupation illégale du domaine public. Le constat est amer : jusqu’ici, les résultats n’ont jamais été concluants. À peine les gravats déblayés, le désordre reprenait ses droits, défigurant une capitale en quête d’identité. Aujourd’hui, le ton a changé. Les nouvelles autorités affichent une fermeté inédite, s’attaquant d’abord aux symboles pour imposer une vision : celle d’une métropole moderne. L’ambition est claire, presque diplomatique : rendre la ville attractive pour rassurer les partenaires économiques. Mais au-delà du vernis, une question demeure : cette volonté survivra-t-elle là où les gouvernements précédents ont échoué ?

Le souvenir de feu Bemba Bangoura, « tout-puissant » gouverneur des années 2000, hante encore les mémoires. Sa mission périlleuse au marché de Madina visait déjà à rendre à Conakry son lustre de « Perle de l’Afrique de l’Ouest ». Ce rêve s’est fracassé sur une réalité implacable : l’absence de réoccupation immédiate des sites libérés. Faute de projets concrets sur les terrains rasés, les occupants du bitume revenaient toujours, plus nombreux, sitôt les moteurs des engins éteints. Pourtant, certains signes autorisent aujourd’hui un optimisme prudent. Dès son accession au pouvoir, le Président Mamadi Doumbouya a frappé fort : la cité ministérielle de Donka, ancien ghetto de privilèges indus, a été reconstruite. À Dixinn-Port, là où les joutes politiques étouffaient l’espace, des écoles sortent de terre. De Tombo à Kaloum, l’embellissement remplace l’insalubrité. La stratégie actuelle semble rompre avec le passé : on ne se contente plus de détruire, on aménage.

Espaces verts, jardins publics et voies de circulation fluide deviennent les nouveaux marqueurs de l’ordre urbain. Pour l’exécutif, la rue doit retrouver sa fonction primaire : circuler, et non plus abriter une économie de survie qui asphyxie l’esthétique paysagère. Cependant, cette reconquête ne fait pas l’unanimité. Entre les urbanistes qui applaudissent et les commerçants qui perdent leur gagne-pain, le fossé est profond. Pour les détracteurs, ce n’est qu’un « tapage politico-médiatique » de plus. Pour les partisans, c’est l’ultime chance de restaurer la loi face à une culture du désordre solidement ancrée. La réussite de ce chantier titanesque repose désormais sur une synergie réelle entre ministères et collectivités, mais surtout sur un courage politique capable de rompre avec la complaisance de certaines autorités locales. Trop souvent, ces dernières ont fermé les yeux sur les occupations illégales en échange de taxes journalières précaires.

Il s’agit donc de naviguer entre la rigueur de l’urbanisme et la réalité d’une pression sociale souvent instrumentalisée. La bataille de l’espace public ne se gagnera pas seulement à coups de pelleteuses, mais par une occupation instantanée des terrains libérés et une continuité de l’État sur le long terme. En définitive, le pouvoir doit prouver que le déguerpissement n’est plus une fin en soi, mais le premier acte d’une transformation durable. Le jour où ce mot disparaîtra de notre vocabulaire pour laisser place à celui d’aménagement, alors seulement, le pari sera gagné.

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