Quand les faits précèdent le droit : une réalité historique face au débat sur les Web TV (Par Aboubacar Sakho)

il y a 2 heures 15
PLACEZ VOS PRODUITS ICI

CONTACTEZ [email protected]

À l’approche de la campagne présidentielle du 28 décembre 2025, les débats sur l’encadrement du paysage médiatique national se sont intensifiés, notamment autour de la prolifération des Web TV. L’une des positions exprimées dans ce contexte affirme que, pour garantir l’ordre et la crédibilité des médias, le droit devrait précéder le fait. Cette idée, s’inscrivant dans une logique institutionnelle classique, repose sur le principe selon lequel l’État devrait établir un cadre juridique avant toute initiative privée ou technologique. Mais l’observation des grandes évolutions qui ont marqué l’histoire contemporaine révèle un mouvement presque inverse : ce sont très souvent les faits qui s’imposent d’abord, obligeant ensuite le droit à s’adapter. L’innovation crée le chemin, et la loi vient le consolider.

L’exemple d’Internet demeure le cas le plus frappant. Lorsque le réseau mondial a débuté son expansion dans les années 1990, aucune législation précise ne régissait les échanges électroniques, la création de contenu numérique ou la circulation d’informations en ligne. Les premiers portails d’information, les forums, les journaux numériques et plus tard les plateformes vidéo ont émergé dans une sorte de vide juridique. Les États, pris de vitesse par la rapidité de la mutation technologique, ont dû improviser des réponses légales souvent tardives. Il a fallu plusieurs années pour qu’apparaissent les lois sur la protection des données, sur la responsabilité des éditeurs en ligne ou encore sur le commerce électronique. Dans ce cas, il ne fait aucun doute que le fait a précédé le droit, et ce décalage n’a nullement empêché Internet de devenir l’une des révolutions les plus structurantes de notre époque.

Ce phénomène se retrouve dans l’histoire même des médias traditionnels. La radio, par exemple, s’est développée dans de nombreux pays avant qu’un cadre réglementaire cohérent ne soit mis en place. Les premières émissions étaient diffusées avec peu ou pas de contrôle, parfois même à partir d’initiatives privées improvisées. Ce n’est qu’après l’explosion des audiences et la multiplication des opérateurs que les autorités ont entrepris de réguler les fréquences, d’imposer des obligations à caractère public ou encore d’encadrer la publicité. La législation n’a jamais précédé l’usage : elle en a été la conséquence directe.

La télévision a suivi un parcours similaire. Dans plusieurs régions du monde, les chaînes ont commencé à émettre, à produire des programmes et à atteindre des millions de foyers avant que les États ne parviennent à définir des règles relatives à la protection des mineurs, à la responsabilité éditoriale ou à la gestion des espaces publicitaires. Les pratiques, les technologies, les opportunités économiques et les attentes des publics ont façonné la télévision avant que le cadre légal ne vienne en structurer les contours. Là aussi, les faits imposaient leur rythme, et le droit suivait en s’efforçant de rattraper les transformations déjà opérées.

Cette dynamique s’est amplifiée avec les réseaux sociaux. YouTube, Facebook ou TikTok ont révolutionné la diffusion de l’information, la création de contenu et les interactions sociales à une échelle sans précédent. Lors de leur apparition, aucune législation dans le monde ne prévoyait la modération algorithmique, la lutte contre la désinformation de masse, la protection intensive des données personnelles ou le contrôle des contenus sponsorisés. Les États ont pris conscience de la puissance de ces plateformes bien après que des milliards d’utilisateurs les avaient déjà adoptées. Les politiques publiques qui en ont découlé, parfois encore en construction, sont nées de cette course permanente entre innovation et régulation. Là encore, les faits se sont imposés avant que le droit ne puisse les anticiper.

Ce modèle dépasse largement la sphère médiatique. L’histoire du transport aérien montre que les premiers vols internationaux ont eu lieu avant que les grandes conventions régissant l’espace aérien ne soient signées. Les pionniers du cinéma ont produit et diffusé leurs œuvres avant l’existence de règles sur la censure, les droits d’auteur ou la classification des films. Plus récemment, en Afrique, le développement fulgurant des services de mobile money a pris de court les autorités financières, qui n’ont régulé ces systèmes qu’après avoir constaté leur adoption massive par les populations. Dans tous ces cas, les innovations ont créé des réalités sociales et économiques auxquelles le droit a dû se conformer.

Dans cette perspective, la montée des Web TV s’inscrit dans une logique historique prévisible. Elles apparaissent parce que les outils technologiques le permettent, parce que les usages numériques évoluent, et parce que la demande en information instantanée et diversifiée est plus forte que jamais. Il est donc naturel qu’elles se développent avant que le législateur n’ait formulé un cadre complet pour les organiser. Loin de représenter un vide menaçant, cette spontanéité reflète la vitalité d’un secteur qui suit les tendances globales d’innovation et de consommation médiatique.

L’enjeu, dès lors, n’est pas de tenter de freiner l’avance des faits pour laisser au droit le temps de s’installer en premier. L’expérience historique montre que cette ambition est rarement réaliste. Le défi véritable est de concevoir un droit agile, capable de s’adapter rapidement, de protéger les libertés sans freiner la créativité, et d’encadrer les pratiques existantes sans étouffer l’innovation. Ce type de régulation réactive, flexible et inclusive est souvent plus efficace qu’une tentative de prévention absolue, toujours dépassée par la vitesse du progrès technologique.

Ainsi, le débat actuel met en lumière une tension qui traverse toutes les sociétés modernes : celle qui oppose l’impératif d’ordre et de stabilité, incarné par le droit, à la dynamique de progrès et d’expérimentation, portée par les faits. Ce dialogue n’a rien d’antagoniste. Il forme au contraire le moteur essentiel de l’évolution économique, technologique et sociale. À mesure que les Web TV s’implanteront durablement dans le paysage médiatique, il reviendra aux autorités de traduire dans la loi les exigences de transparence, de professionnalisme et d’équité nécessaires au bon fonctionnement de l’espace public. Ce sera là une manière de reconnaître que si les faits ouvrent souvent la voie, le droit en assure la pérennité.

Aboubacar SAKHO
Expert en Communication

L’article Quand les faits précèdent le droit : une réalité historique face au débat sur les Web TV (Par Aboubacar Sakho) est apparu en premier sur Mediaguinee.com.

Lire l'article en entier