Disparition d’Abou Maco : Rest in peace cher collègue ! (Par Saliou Samb)

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Le journalisme guinéen est en deuil. Abdoulaye Sankara, plus connu sous le nom d’ « Abou Maco », a été inhumé ce dimanche 22 mars 2026 au cimetière de Lambayi, emporté par la maladie quelques jours plus tôt. Avec lui disparaît une plume singulière, une voix libre et une conscience professionnelle dont l’empreinte restera durable.

Ma première rencontre avec Abou Maco remonte à 1997, à une époque charnière pour la presse indépendante en Guinée, environ un an après les terribles événements des 02 et 03 Février 1996 (mutinerie de l’armée avec des morts, et une cascade d’arrestations). L’hebdomadaire L’Indépendant Plus venait de voir le jour dans le sillage du journal L’Indépendant, où j’occupais alors les fonctions de rédacteur en chef adjoint.

Sous la direction de Ousmane Tity Faye (Ndlr : il a été le tout premier rédacteur en chef de L’indépendant), rappelé par le propriétaire du journal Aboubacar Sylla pour insuffler une ligne éditoriale exigeante, tournée vers l’analyse et l’éditorial, une nouvelle génération de journalistes prenait forme.

Dans ce contexte exigeant, Abou Maco s’est imposé presque instantanément. Il y avait chez lui une intelligence vive, une énergie débordante et, surtout, une maîtrise remarquable des genres journalistiques et de la langue française. Il écrivait avec aisance, avec profondeur, avec cette capacité rare à éclairer sans alourdir.

À lui seul, il pouvait faire vivre un journal entier, tant sa productivité et sa créativité semblaient inépuisables. Très vite, il s’est affirmé comme une « bonne pioche », avant de devenir, au fil des années, une référence.

Quelques mois après le départ d’Ousmane Tity Faye, remplacé dans la foulée par Abdoulaye Top Sylla, je fus nommé à la tête de L’Indépendant Plus. Sous cette nouvelle impulsion, le journal a progressivement évolué, passant d’une orientation centrée sur l’analyse à une pratique plus affirmée de l’investigation journalistique, avec toutes les exigences et les risques que cela implique.

C’est d’ailleurs dans ce contexte, lorsque L’Indépendant Plus a commencé à s’intéresser aux affaires de corruption liées à Friguia et à ANAIM — notamment grâce aux nombreux scoops de feu Jean-Baptiste Kourouma qui fut rédacteur en chef adjoint dudit journal — qu’Abou Maco a tenté de me mettre en garde contre un risque d’arrestation.

Je revois encore cette scène à la cantine située à quelques mètres du siège de L’Indépendant, où il était attablé aux côtés de feu Thiernodjo Diallo, un autre journaliste talentueux, l’un de ses compagnons les plus fidèles. J’avais alors choisi de ne pas me laisser démonter par cette alerte, préférant assumer les risques du métier (Ndlr : je fus effectivement arrêté). Avec le recul, cet épisode témoigne de sa lucidité, mais aussi de sa loyauté silencieuse.

Mais réduire Abou Maco à sa seule prolificité serait injuste. Il était aussi un penseur, un pédagogue, un homme de transmission. Pour toute une génération de journalistes émergée dans les années 2000, il a été un repère, parfois un guide discret, toujours un esprit stimulant. Intellectuel au sens plein du terme, il a su prolonger cette influence bien au-delà des salles de rédaction, notamment à travers ses prises de parole et ses écrits, suivis par un public fidèle sur les réseaux sociaux.

Aujourd’hui, en repensant à ces années, me reviennent aussi les visages de ceux qui ne sont plus : Aboubacar Condé (qui a été rédacteur en chef), mais aussi ses collègues et compagnons de route, Biram Sacko, El Béchir Diallo, William Sassine,Pounthioun Diallo, feu Alkaly Sylla qui fut directeur de publication… toute une génération qu’il rejoint désormais, comme un dernier rendez-vous avec l’histoire qu’ils ont contribué à écrire.

C’est l’occasion de rendre hommage aux vivants : Ousmane Tity Faye, actuellement résident au Canada, Abdoulaye Top Sylla, Abdoulaye Condé, Thierno Sadou Bah, Tété Keïta, Mamadou Aliou Barry, Alpha Kaïdo Baldé, Abdoulaye Diallo, Jean Raymond Soumah, El Hadj Ibrahim Diallo dit « El Ibrahim », Tibou Kamara, Sékouba Savané, Daouda Tamsir Niane, Aladji Cellou Camara, Hassane Kaba, Mamadou Dian Baldé, Louis Espérant Celestin, Oumoul Khaïri Cherif, et tout(e)s les autres (que ceux et celles qui n’ont pas été cités m’en excusent). Tout(e)s ont porté la presse indépendante sur leurs épaules et raffermi la liberté d’expression durant de très nombreuses années.

Après son passage au sein du groupe de presse L’Indépendant, Abou Maco poursuivra son parcours dans d’autres rédactions, notamment à Le Diplomate, La Nouvelle Tribune ou encore L’Observateur, élargissant encore son influence et consolidant sa réputation de plume exigeante et engagée.

En 2010, lorsqu’il rejoint le bureau de presse de la présidence, où il deviendra directeur adjoint sous la responsabilité de Moussa Cissé, il ne renie rien de ses exigences. Qu’on partage ou non ses positions, une chose demeure incontestable : Abou Maco appartenait à cette catégorie rare de journalistes qui n’ont jamais monnayé leur dignité. Il portait en lui une certaine idée du métier, faite de rigueur, de liberté et de responsabilité.

Au-delà du professionnel, il y avait l’homme. Abou Maco était aussi un père de famille, marié à une Guinéenne avec qui il a eu trois enfants, un ancrage intime qui complétait l’image publique du journaliste et de l’intellectuel. Je profite de ces lignes pour leur présenter mes condoléances les plus attristées.

Mes échanges avec Abou Maco ont toujours été empreints de cordialité, souvent ponctués d’humour et d’une autodérision qui lui étaient propres. Il savait désamorcer les tensions, rire de lui-même, et rappeler, sans jamais donner de leçons, l’essentiel. Je garde de lui le souvenir d’un homme entier, généreux, profondément humain.

La dernière fois que j’ai pu lui parler, c’était chez un de mes oncles au quartier Jean-Paul 2, derrière l’hôpital du même nom, et il a tenu à me raccompagner jusqu’à mon véhicule, histoire de ressasser nos vieux souvenirs…

Originaire du Burkina Faso, il n’a jamais rompu le lien avec sa terre natale, dont il suivait attentivement l’actualité. En Guinée, son pays d’adoption, il a su incarner la fidélité à ses convictions et le respect de la parole donnée.

Aujourd’hui, alors que la terre de Lambayi se referme sur lui, c’est toute une mémoire du journalisme qui s’incline. Abou Maco laisse derrière lui une œuvre, une éthique et un exemple. Et, pour ceux qui ont eu le privilège de le connaître, une absence déjà lourde, mais habitée par la reconnaissance. Rest in peace !

Saliou SAMB

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