Crise de liquidité et maintien des cadres de la BCRG : analyse et pistes de solutions d’un économiste (Interview)

il y a 2 heures 11
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La Guinée traverse depuis plusieurs mois, une crise de liquidité qui perturbe le fonctionnement du système bancaire et complique l’accès au cash pour de nombreux citoyens.

Malgré ce contexte tendu, le président de la République a décidé de maintenir le gouverneur de la banque centrale et ses adjoints à leurs postes.

Une décision qui suscite interrogations et débats au sein de l’opinion.

Dans une interview avec Mosaiqueguinee.com, l’économiste, Mamady Fatoumata Keita analyse les raisons possibles de ce maintien, les causes profondes de la crise et les pistes de solution pour restaurer la confiance dans le système bancaire et améliorer la circulation de la monnaie dans l’économie guinéenne.

Mosaiqueguinee.com : Comment analysez-vous la décision du président de maintenir le gouverneur et ses adjoints à la tête de la Banque Centrale, malgré la crise de liquidité qui frappe le pays de plein fouet depuis plusieurs mois ?

Le décret relève du pouvoir discrétionnaire du président de la République, chef de l’État. À ce niveau, on ne peut pas dire grand-chose concernant cette décision. Le gouvernement est certainement en train de mettre en place des politiques pour sortir de cette difficulté. Cependant, beaucoup de Guinéens auraient souhaité un changement susceptible d’apporter de nouvelles solutions. Lorsque vous observez la situation actuelle, on peut penser que les responsables de la Banque centrale ont, à mon avis, déjà épuisé plusieurs pistes sans parvenir à résoudre la crise. Depuis près d’un an, nous tournons autour de cette crise de liquidité sans véritable solution. Il aurait peut-être été opportun de voir arriver une nouvelle équipe capable d’apporter plus d’engouement, de motivation et de propositions pour sortir de cette situation.

Mosaiqueguinee.com : selon vous, cette reconduction signifie-t-elle que les autorités estiment que la crise actuelle n’est pas liée à la gestion de la Banque centrale ?

Non, cela ne signifie pas forcément cela. Cela peut simplement vouloir dire que les autorités estiment que l’équipe actuelle dispose encore de pistes de solutions pour atteindre les objectifs fixés.

Mosaiqueguinee.com : Quelles peuvent être les véritables causes d’une crise de liquidité dans un pays comme la Guinée ? Est-ce uniquement un problème de politique monétaire ?

Il s’agit non seulement d’un problème de politique monétaire, mais aussi de politique économique. La politique monétaire découle en effet de la politique économique. La gestion de la masse monétaire relève de la Banque centrale. Celle-ci contrôle la masse monétaire, supervise les institutions bancaires et a la responsabilité de maîtriser l’inflation ainsi que tout ce qui est lié à la monnaie. Elle doit également constituer des réserves de change permettant, en cas de crise, de refinancer l’économie. Tout cela relève de la politique monétaire. Mais il faut aussi considérer la politique économique, notamment la politique d’investissement et la politique budgétaire. Lorsque les autorités dépassent les crédits budgétaires prévus dans la loi de finances, cela crée des découverts. L’accumulation de ces découverts peut entraîner une crise de liquidités.

Mosaiqueguinee.com : Dans un contexte de tension financière, est-il stratégique pour un gouvernement de maintenir les mêmes responsables afin d’assurer la stabilité du système bancaire ?

Comme je l’ai dit, cette décision relève du pouvoir discrétionnaire du chef de l’État. Les autorités disposent certainement de pistes de solutions pour sortir le pays de cette crise. Cependant, l’équipe actuelle a peut-être trop tergiversé dans la recherche de solutions. Par exemple, l’une des mesures adoptées a été l’importation de billets. En août, environ 500 milliards de francs guinéens ont été importés. En septembre, 1 500 milliards supplémentaires ont été introduits, et en octobre, 600 milliards étaient programmés. Malgré ces importations massives de billets, la crise n’a pas été résolue. Cela signifie que la solution proposée par la Banque centrale n’était peut-être pas la plus efficace.

Mosaiqueguinee.com : Quel rôle précis la Banque centrale doit-elle jouer pour résoudre cette crise et rassurer les citoyens ainsi que les banques commerciales ?

Les banques commerciales sont généralement rassurées par le rôle de la Banque centrale. Le véritable problème concerne plutôt les citoyens, qui manquent de confiance dans le système bancaire. Aujourd’hui, beaucoup de cadres et de responsables préfèrent conserver leur argent chez eux plutôt que dans les banques. On entend souvent parler de cas d’incendies ou de vols où certaines personnes déclarent avoir perdu des centaines de millions de francs conservés à domicile. Cela montre que la thésaurisation n’est pas seulement le fait des commerçants. Par ailleurs, certaines mesures judiciaires, notamment les gels d’avoirs, ont poussé plusieurs personnes à retirer leur argent des banques pour le conserver dans des coffres privés. Cette situation a accentué la méfiance et encouragé la préférence pour la liquidité. Aujourd’hui, même de simples fonctionnaires rencontrent des difficultés pour retirer leur argent en banque. Il faut parfois attendre plusieurs jours pour accéder à ses fonds. Face à cette situation, beaucoup préfèrent garder leur argent chez eux.

Mosaiqueguinee.com : Selon vous, quelles mesures urgentes devraient être prises pour améliorer la disponibilité du cash dans l’économie guinéenne ?

Une mesure urgente serait de mettre en place une politique de taux d’intérêt attractive pour les dépôts bancaires. Lorsque les taux d’intérêt sont intéressants, les citoyens sont incités à déposer leur argent à la banque plutôt que de le conserver chez eux.

Aujourd’hui, une telle mesure pourrait encourager le retour des liquidités dans le système bancaire.

Par ailleurs, il serait également utile d’adopter une réglementation limitant la détention d’importantes sommes d’argent en espèces par les particuliers. Dans plusieurs pays, il existe des plafonds au-delà desquels la détention de liquidités peut entraîner des sanctions. De telles mesures permettraient de réduire la thésaurisation et de favoriser la circulation de la monnaie dans l’économie.

Mosaiqueguinee.com : Quelles leçons la Guinée peut-elle tirer d’autres pays ayant déjà traversé des crises similaires de liquidités ?

Ces crises existent dans de nombreux pays, mais elles ne durent généralement pas longtemps. Elles peuvent durer quelques jours ou une semaine, car les banques centrales disposent de réserves suffisantes pour intervenir rapidement. La principale leçon à tirer est donc l’importance des réserves dans le fonctionnement du système bancaire. Les réserves permettent de stabiliser l’économie en cas de surchauffe et de relancer l’activité lorsque l’économie ralentit. Mais lorsque ces réserves sont insuffisantes ou utilisées pour financer les déficits de l’administration publique, la situation devient plus compliquée. Il est donc essentiel de gérer la politique budgétaire de manière rigoureuse et de respecter les dispositions de la loi bancaire concernant la constitution des réserves.

Je souhaite que l’ensemble du gouvernement s’implique aux côtés de la Banque centrale afin de trouver rapidement des solutions. Si rien n’est fait, la situation risque de devenir encore plus difficile pour les citoyens dans les mois à venir.

Interview réalisée par Sam Bantignel

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