Accord Guinée–USA : le partage de données sanitaires suscite des “inquiétudes”

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Alors que plusieurs pays africains ont décliné des accords similaires, la Guinée a signé le 27 février 2026 un accord sanitaire avec les États-Unis d’un montant de 142,6 millions de dollars. Ce partenariat vise à appuyer la réforme du système de santé sur une période de cinq ans (2026-2030). Ce choix s’inscrit dans une dynamique plus large d’adhésion à la nouvelle approche américaine en matière de coopération sanitaire, dans un contexte où le système de santé guinéen fait face à des défis structurels importants.

Sur le plan des objectifs affichés, les priorités de l’accord couvrent plusieurs domaines de santé publique. Les autorités sanitaires guinéennes indiquent que les engagements portent notamment sur : « améliorer la lutte contre le paludisme, le renforcement de la vaccination et l’élimination de la poliomyélite, la modernisation des laboratoires, le développement des ressources humaines en santé, la digitalisation et la performance de nos systèmes de données sanitaires », selon la ministre de la Santé, Khaité Sall.

Toutefois, les détails des clauses contractuelles n’ont pas été rendus publics de manière exhaustive. Les informations disponibles font état d’un modèle de cofinancement, avec 91 millions de dollars apportés par les États-Unis et plus de 51 millions de dollars de cofinancement national par la Guinée.

Selon Think Global Health, ces protocoles d’entente, publiés dans le cadre de la stratégie mondiale de santé « L’Amérique d’abord », s’inscrivent dans une évolution du modèle américain, qui tend à privilégier des mécanismes de cofinancement en remplacement des formes traditionnelles d’aide étrangère.

La ministre de la Santé, Khaité Sall, précise que l’accord vise à « bâtir un système de santé plus résilient, plus performant et centré sur les populations » et s’inscrit dans la vision “Simandou 2040”. Le programme comprend notamment la digitalisation des services de santé et le renforcement des capacités de réponse aux crises sanitaires.

Les documents d’information du Département d’État américain mentionnent par ailleurs que « des accords bilatéraux garantiront la mise en place de systèmes de données permettant de suivre les données épidémiologiques, les données relatives à la prestation de services et les données relatives à la chaîne d’approvisionnement».

Ces dispositions soulèvent des interrogations au sein de certains observateurs sur les modalités précises de circulation, de stockage et d’utilisation des données sanitaires dans le cadre de ces partenariats.

Par ailleurs, l’accord prévoit un mécanisme de cofinancement conditionné à des indicateurs de performance, dont l’atteinte pourrait influencer l’accès à de futurs financements américains.

La stratégie mondiale de santé « L’Amérique d’abord », portée par l’administration américaine, s’inscrit dans un contexte de transformation de l’aide sanitaire internationale, marqué notamment par la restructuration de l’USAID, le retrait partiel de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et une réduction globale de certaines lignes d’aide étrangère. Washington affirme vouloir favoriser l’autonomie des systèmes de santé partenaires, tandis que certains analystes évoquent une coopération davantage conditionnée à des objectifs de performance.

Le directeur général du CDC Afrique, Jean Kassia, cité par BBC Africa, a exprimé des préoccupations concernant certains aspects de ces accords, notamment en déclarant de “fortes inquiétudes concernant les dispositions dudit accord relatives au partage des données et des agents pathogènes”. Il ajoute que “les gouvernements craignent de fournir des informations précieuses sans garantie de bénéficier des vaccins ou traitements qui pourraient être développés par la suite.”

Selon le Département d’État américain, 32 accords ont été signés dans le cadre de cette initiative. Bien que la liste complète ne soit pas publiée, Think Global Health indique que la majorité concerne des pays africains, ainsi que des États en Amérique latine et en Asie.

En Afrique, dix-neuf pays dont la Guinée auraient également signé ces accords, parmi lesquels le Botswana, le Burkina Faso, le Burundi, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo, l’Eswatini, l’Éthiopie, le Kenya, le Lesotho, le Libéria, Madagascar, le Malawi, le Mozambique, le Nigeria, le Rwanda, la Sierra Leone et l’Ouganda.

Dans une interview accordée à The Conversation Africa, le professeur de virologie Oyewale Tomori, ancien virologue régional de l’OMS, a analysé les implications potentielles de ces accords. Il estime que “la condition la plus controversée est sans doute l’obligation pour les pays de partager rapidement avec les États-Unis des données sanitaires sensibles et de précieux échantillons d’agents pathogènes (parfois pendant une période pouvant aller jusqu’à 25 ans). Les échantillons d’agents pathogènes sont des atouts inestimables pour la santé publique, la gestion clinique et la recherche. Ils sont utiles pour identifier les maladies et mettre au point des vaccins et des traitements. Cela sans garantie correspondante d’accès aux innovations médicales qui en résultent, telles que les vaccins et autres thérapies. Le retour sur investissement potentiel des innovations sur l’un de ces agents pathogènes pourrait largement dépasser le montant total des contributions américaines aux accords. Par exemple, à l’échelle mondiale, pour chaque dollar investi dans le développement et la distribution du vaccin contre la COVID-19, le retour sur investissement augmente varie entre 42 et 775 dollars”, a expliqué le virologue.

Il ajoute que la durée des engagements suscite également des interrogations : “Pourquoi alors les pays africains devraient-ils s’engager dès le départ à partager leurs données et leurs agents pathogènes pendant 20 ans supplémentaires ? Et ce, détermine le renouvellement des accords après les cinq premières années.”

Dans plusieurs pays africains, ces accords ont fait l’objet de positions divergentes. Au Ghana, le gouvernement a rejeté le dispositif en raison des exigences liées au partage de données sensibles. Au Zimbabwe, les autorités ont qualifié l’accord d’« asymétrique ». En Zambie, certaines clauses ont été jugées contraires aux intérêts nationaux. Au Kenya, un accord signé a été suspendu par décision judiciaire à la suite d’une action introduite par une organisation de consommateurs.

Le professeur Oyewale Tomori plaide pour une approche plus axée sur les capacités locales. Il estime que “les pays africains ne doivent pas céder leurs données sanitaires ni divulguer sans compter leurs précieux agents pathogènes en échange d’un financement des donateurs. Il devrait plutôt mobiliser des fonds locaux afin de créer et de maintenir un environnement permettant aux professionnels de la santé africains de gérer les données localement, au lieu de partager les données brutes à l’échelle mondiale. En outre, les fonds de contrepartie provenant de sources locales devraient être utilisés pour créer un environnement favorable au soutien et au renforcement des capacités des scientifiques et chercheurs locaux à développer des innovations à partir d’agents pathogènes indigènes, dans l’intérêt de tous”, a-t-il exhorté.

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