Quand la foi devient condition d’appartenance, la conscience vacille et la République s’inquiète (Par Abdoulaye SANKARAN, Maco)

il y a 2 heures 20
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Selon un article publié par Guineenews.org, les chefs religieux du district de Goundoupy, dans la commune rurale de Taran, préfecture de Labé, estiment que la jeunesse se détourne progressivement des lieux de culte. Face à cette situation, ils ont décidé d’instaurer une mesure d’isolement social à l’encontre de toute personne dont l’absence prolongée à la mosquée serait constatée. La fréquentation des lieux de prière ne relève ainsi plus exclusivement de la foi personnelle, mais tend à devenir une condition d’acceptation au sein de la communauté. D’après les informations rapportées, un mois sans présence à la mosquée du secteur entraînerait un retrait immédiat de la vie sociale, et toutes les cérémonies concernant les personnes visées seraient boycottées, comme l’a indiqué Thierno Youssouf Bah, grand imam de Goundoupy.
Cette orientation s’inscrit dans un ensemble de réformes sociales engagées à Tarambaly, visant à réduire les dépenses jugées excessives lors des cérémonies, en particulier les mariages. À l’issue d’une rencontre, les responsables religieux ont estimé que les jeunes fréquentaient rarement les mosquées et, considérant la jeunesse comme l’avenir de la localité, ils ont arrêté de nouvelles dispositions. Celles-ci prévoient l’interdiction des cortèges et des grandes réceptions, au profit d’exigences limitées à la dot, à trois sacs de sel et aux noix de cola. Il est par ailleurs précisé que ces décisions seraient prises en concertation avec les autorités civiles locales, appelées à intervenir en cas de non-respect des règles établies.
Si la lutte contre le gaspillage et l’encouragement à la responsabilité sociale peuvent susciter l’adhésion, le recours à l’isolement communautaire pour encadrer une pratique religieuse soulève toutefois des interrogations profondes. Il touche à la liberté de conscience, à la neutralité de l’autorité publique et à l’équilibre entre traditions, foi et citoyenneté, dans une République dont la Constitution consacre la laïcité. C’est au regard de ces enjeux, et des dérives observées ailleurs lorsque la contrainte religieuse s’installe dans la gestion du vivre-ensemble, qu’une réflexion s’impose, respectueuse des croyances mais ferme sur la protection des libertés et de la cohésion nationale.
La laïcité ne demande pas aux croyants de taire leur foi, elle leur offre au contraire un espace sécurisé où chacun pratique sans craindre la pression d’un groupe ni l’arbitrage d’une autorité administrative. Elle protège le croyant fervent comme celui qui doute, le pratiquant régulier comme celui dont la foi avance par étapes. En ce sens, elle ne concurrence pas la religion, elle la préserve de sa transformation en instrument de contrôle social.
Les textes sacrés, souvent invoqués pour justifier la rigueur, rappellent pourtant la primauté de la liberté intérieure. Le Coran enseigne qu’il n’y a point de contrainte en religion, et cette parole établit une frontière nette entre l’appel et l’imposition. La Bible, de son côté, invite à convaincre par la parole et par l’exemple, car la foi qui naît de la peur se dessèche, tandis que celle qui naît de la confiance s’enracine. Ces enseignements convergent vers une même sagesse, celle qui refuse d’assimiler la rectitude spirituelle à la sanction communautaire.
L’inquiétude pour la jeunesse, souvent avancée, mérite d’être entendue. Les mutations rapides, la précarité, la fascination pour des modèles sans profondeur et l’isolement moral fragilisent les repères. Mais la réponse durable passe par l’éducation, la présence d’adultes crédibles, la création d’activités utiles, l’ouverture de lieux où la parole circule et où la responsabilité se construit. Là où l’on substitue la menace à l’accompagnement, on fabrique des conformités de façade et des fractures intimes, terrain propice aux ruptures futures.
L’expérience de plusieurs pays de la sous-région enseigne aussi que les rigidités présentées au départ comme des correctifs moraux ont parfois servi de marchepied à des courants plus durs, portés par la certitude d’agir au nom du sacré. Le passage de la pression sociale à la violence organisée ne se fait pas d’un seul pas, mais il s’amorce lorsque l’on accepte qu’une communauté puisse punir pour modeler la conscience, et lorsque l’autorité civile s’habitue à se tenir aux côtés de cette logique. Les conséquences ont été lourdes, avec des vies brisées, des déplacements forcés, des écoles désertées et des relations de voisinage détruites.
Dans ce contexte, la responsabilité des autorités publiques demeure entière. Leur mission n’est pas d’arbitrer la ferveur, mais de garantir que nul ne soit exclu de la solidarité pour une pratique religieuse jugée insuffisante. La loi protège la dignité, et la dignité ne se négocie pas contre une présence au lieu de prière. Le respect dû aux chefs religieux n’efface pas la séparation des rôles, car la paix civile repose sur cette frontière qui empêche la foi de devenir un critère d’appartenance civique.
Les guides spirituels, quant à eux, disposent d’un levier plus puissant que la sanction, celui de l’exemplarité. La parole qui réconforte, l’écoute qui restaure, la proximité qui rassure et la cohérence entre le discours et la conduite quotidienne demeurent les voies les plus sûres pour ramener les cœurs. Réformer des usages coûteux par la persuasion peut soulager des familles et favoriser des unions, et cette orientation peut être accueillie lorsqu’elle s’appuie sur le consentement. Elle perd toutefois sa noblesse lorsqu’elle se trouve associée à un contrôle des pratiques de prière.
La Guinée a longtemps tenu par des équilibres patients, faits de respect mutuel entre mosquée, église, famille et autorité coutumière, sous l’arbitrage de l’État. Briser cet accord tacite au nom d’une piété administrée fragilise ce que des générations ont bâti par la tolérance et la retenue. La foi, pour demeurer une source de paix, a besoin de portes ouvertes et de chemins de retour, pas de murs qui séparent.
Préserver l’âme de la nation suppose de protéger à la fois la liberté de croire et la liberté de ne pas être contraint. Appeler à la prière par la parole, l’exemple et la patience honore la religion et renforce la communauté. Conditionner la solidarité à une pratique surveillée affaiblit le lien social et expose le pays à des dérives dont d’autres portent déjà les cicatrices. Choisir la voie de la conviction plutôt que celle de la contrainte, c’est servir la foi, respecter la République et garantir aux générations futures un vivre-ensemble fondé sur la dignité et la paix.
Par Abdoulaye SANKARA,Maco
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