Fodé Tass Sylla à Guineematin : « l’histoire de la Presse guinéenne se mêle intimement avec l’histoire de la Guinée »

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Le 02 octobre 1958, la Guinée a proclamé son indépendance et a pris son destin en main. Et, dans un peu plus de 72 heures, ce pays célébrera son 64ème anniversaire. Mais, que peut-on retenir de ces 64 ans d’existence de cette République ?

Dans le domaine de la presse, des avancées significatives y ont été enregistrées depuis la libéralisation des ondes en 2005 sous le régime du Général Lansana Conté. Une libéralisation acquise au prix de longue lutte et qui a favorisé une certaine liberté d’expression et de presse.

Dans un entretien accordé à un journaliste de Guineematin.com hier, mercredi 28 septembre 2022, Fodé Tass Sylla, journaliste et ancien directeur de la RTG (radio télévision guinéenne), est revenu sur le parcours de la presse nationale de Guinée. Une presse qui, visiblement, a muté en fonction des gouvernements et des régimes qui se sont succédé à la tête du pays. « L’histoire de la presse guinéenne se mêle intimement avec l’histoire de la Guinée », a déclaré Fodé Tass Sylla.

Décryptage !

Guineematin.com : La Guinée va célébrer ses 64 ans d’indépendance le 02 octobre prochain. Et, dans son cheminement, ce pays s’est doté d’une presse nationale. Mais, beaucoup ignorent aujourd’hui comment ont été les débuts de la presse guinéenne. Parlez-nous-en ?

Fodé Tass Sylla : Vous savez, l’histoire de la presse guinéenne se mêle intimement avec l’histoire de la Guinée. D’abord, c’est la presse de l’époque coloniale essentiellement tournée vers la France, cette presse qui regarde Paris. Ensuite, à partir de 1946, après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, c’est surtout une presse de lutte qui entre dans toutes les colonies africaines. Parce que les Africains qui ont participé en tant que chair à canon, en tant que soldat qu’on appelle tirailleurs sénégalais sur les champs de bataille, ont pu voir leurs collègues blancs sur le front de bataille et comprendre que les Blancs sont aussi des hommes au même titre qu’eux. Donc, au retour, c’est la prise de conscience et des journaux commencent à représenter des associations qui réfléchissent pour la souveraineté, la dignité et l’indépendance des nations. En Guinée, par exemple, on parlera des journaux comme Coup de Bambou, qui sont des journaux animés par des jeunes Guinéens, des cadres Guinéens qui ont pris conscience de la nécessité de la dignité de ce territoire. Donc, l’histoire de la presse, c’est avec l’histoire de notre pays, c’est d’abord l’histoire coloniale. C’est aussi l’histoire de la lutte. Ça démarre toujours avec la presse écrite, ce qu’on appelle la presse papier, que votre génération ne connaît pas bien aujourd’hui. Parce que c’est grand père qui a acheté son journal et allait s’asseoir dans un coin le matin avec son petit café et sa pipe pour lire. Et, aujourd’hui, vous vous avez tout sur votre téléphone. Donc, vous n’avez pas besoin de presse papier. Mais, l’histoire de la presse, partout dans le monde, à commencer par la presse papier. Et puis arrivent les indépendances. Et, en Guinée, cette presse papier prend la forme d’une presse de conscientisation de la population et de sensibilisation de la masse et puis d’exaltation des œuvres et des occupations du gouvernement de l’époque. Le journal prend le nom de Horoya ; et, c’est ce quotidien Horoya qui est jusque-là aujourd’hui et qui était édité à l’imprimerie Patrice Lumumba que vous ne reconnaîtrez plus aujourd’hui. Donc, c’était cela la presse en Guinée. Et, au même moment, la radio se développe. Elle commence d’abord sur notre territoire par ce que nous avons appelé la Radio Banane. Cette radio était située à l’actuel commissariat, en face de la Banque islamique. Pourquoi Radio Banane ? Parce que la Guinée était un pays de plantation. Donc, pour informer les planteurs que le navire qui doit transporter leur production est arrivé au port de Conakry, on passait par cette radio. Ainsi, à l’indépendance, on aura Radio Guinée qui devient ensuite la Voix de la Révolution pour passer les messages et expliquer la position du gouvernement de l’époque, le gouvernement révolutionnaire. La Voix de la Révolution continuera jusqu’en 1984, à la mort du président Sékou Touré ; et, Radio Guinée revient encore. Mais, entretemps, le 14 mai 1977, grâce à la coopération libyenne, la Guinée s’était dotée d’une télévision. A l’époque, cette télévision qui émettait en direct à partir du Palais du peuple était en noir et blanc. Avec cette télé, nous avions des caméras de cinéma et des bandes de cinéma. On ne pouvait pas faire des reportages, parce qu’il faut filmer, comme les appareils photo de l’époque, et aller développer la bobine avant de venir projeter. Donc, vous remarquez que ces caméras de cinéma n’étaient pas faites pour la télévision, pour le direct, pour le reportage. Nous évoluerons donc avec ces grosses caméras ; et, à une certaine époque, nous avons eu des caméras U-matic pendant que la radio a des bandes magnétiques qui sont de grands cercles qui permettaient d’enregistrer la voix. Et, le montage se faisait avec les larmes, les ciseaux et parfois même avec la dame. On coupait et on collait avec du scotch. Avec la télévision, nous étions toujours trois, parce que le cadreur avait la caméra sur l’épaule, mais le magnétoscope d’enregistrement était avec son assistant et il avait un long câble qui liait la caméra et le magnétoscope. Le reporter-journaliste était toujours à côté avec son carnet. De sorte qu’à l’époque, lorsqu’il fallait déplacer une équipe de la télévision nationale, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur, il fallait obligatoirement trois places pour envoyer.

A partir de 1986, nous avons la télévision guinéenne en couleur. Et, en 1986, ça a commencé un peu à se dénouer. Et, en 2006, tout a été libéralisé. Nous entrons dans l’ère maintenant des radios et des télés privées. La RTG n’était plus seule, le paysage médiatique guinéen est parti donc au pluriel avec plusieurs lignes éditoriales qui permettent à l’homme de s’exprimer au-delà d’une directive gouvernementale. Aujourd’hui, lorsque nous regardons tout ceci, nous avons eu près d’une centaine de radios sur le territoire, plus d’une dizaine de télévisions, nous avons les sites, nous avons les journaux qui résistent encore et qui continuent à paraître, même si ça ne s’écoule plus bien comme avant. Lorsque nous regardons tout cela aujourd’hui, nous disons que la presse guinéenne a fait un grand pas, une grande évolution. Nous avons suivi la cadence de notre pays. Parce que je le rappelle toujours, aucune nation n’a une histoire pareille à une autre nation. Il faudrait se libérer l’esprit et enlever ce complexe qui consiste à dire qu’on est en retard. Notre pays évolue à sa cadence ; et, la presse guinéenne suit la même cadence. Nous croyons que la presse guinéenne est au niveau exact de la nation guinéenne, de l’évolution de cette nation guinéenne.

Guineematin.com : Vous parlez de montage aux ciseaux, à la lame, à la colle scotch. Voulez-vous nous dire qu’il n’y avait pas un outil, comme les logiciels que nous avons aujourd’hui, pour faire ce travail de montage ?

Fodé Tass Sylla, ancien directeur de la télévision nationale

Fodé Tass Sylla : C’est le mot logiciel même qui n’existait pas. Ce que vous appelez logiciels et tous les termes qui suivent sont venus avec ce que nous appelons Internet. Moi, quand j’allais en reportage, par exemple à Labé ou à N’zérékoré, quand j’ai fini d’écrire mon papier, je vais à la poste et je me mets en rapport avec les opératrices qui me permettent avec le téléphone à fils d’appeler la RTG. Et, quand la RTG me reçoit, je dis : la bande est prête ? S’ils disent Oui, je commence à parler et ils enregistrent au même moment. Quand nous accompagnions un ministre à l’intérieur du pays, si c’est la télévision, tout le temps qu’il fait là-bas, rien ne paraît à la télé. Même s’il fait une semaine, nous nous passons une semaine à entasser les bandes dans nos sacs jusqu’au retour à Conakry. Il n’y avait aucune possibilité de traitement en direct. On ne pouvait pas envoyer des images de N’zérékoré à Conakry.

Guineematin.com : Dans ces conditions de travail pour le moins pénible, que ressentiez-vous à chaque fois que vous êtes interpellés par ce devoir d’informer ?

Fodé Tass Sylla : Vous savez, les gens viennent aujourd’hui au métier de journalisme lorsqu’ils n’ont pas trouvé d’emploi ailleurs, ils viennent au journalisme pour chercher à vivre. Nous nous sommes venus par passion et nous avons aimé ce métier. Moi, par exemple, ceux qui ont fait l’école primaire avec moi me voyaient perchés sur les branches du manguier qui est dans la cour de l’école lorsque les autres jouent. J’avais une boîte de lait et mon petit français de l’époque pour dire (commenter) : balle au pied, tire, descend. Donc, j’aimais ce métier, ça me plaisait. Et, quand je suis venu à la faculté, c’était la même chose. Vous savez qu’on anime toujours les matchs avec des micros pour la première fois, et puis des baffles qui sont dans le stade. Alors, quand nous sommes là, on croit que le monde entier nous écoute, et nous sommes là à vociférer. Lorsque nous sommes dans ce métier, avec ces outils, le Nagra qui est lourd, ou bien avec ce magnétoscope, ou bien la caméra qui était très lourde. Nous ne sentions pas ce poids des appareils, tellement que nous nous sentions au centre de la planète. Parce que quand la RTG arrive dans une ville, toutes les autorités (le gouverneur, le préfet) vous entourent, vous logent, vous nourrissent. Et, c’était une fierté que ça soit vous qui rendiez compte de ce qui se passe dans le pays. Moi j’ai été reporter à la radio, présentateur de journal à la radio, reporter à la télévision, présentateur de journaux télévisés, animateur d’émissions, animateur de débat, journaliste de direct et rédacteur en chef adjoint, rédacteur en chef, directeur de la télévision. Pas à pas, j’ai suivi toutes les étapes jusqu’à maintenant.

Guineematin.com : Comment avez-vous vécu la libéralisation des ondes ?

Fodé Tass Sylla : Contrairement à ce que les gens ont cru, ça nous a boosté cette concurrence, ça nous a boosté pour animer le paysage médiatique guinéen. A aucun moment ça ne nous a effleuré que c’était des rivalités ou des adversités. Vous savez, tout est de la qualification de l’homme. C’est pourquoi je vous dis que nous avons suivi la cadence de l’évolution technologique. C’est vrai que quand certains ont vu l’ordinateur, ils ont dit : nous, ça s’arrête ici, on s’en va. Parce qu’ils étaient bloqués. Mais, l’homme se qualifie et rien n’est impossible. Donc, moi je n’ai pas attendu, j’ai plongé sur l’informatique et j’ai maîtrisé. Et, ça a été le cas de beaucoup d’autres de mes amis de l’époque.

Guineematin.com : La libéralisation des ondes a permis une certaine liberté de ton et une entrée dans la sphère médiatique guinéenne de nouveaux matériels de travail plus performant que les outils qui y étaient utilisés jusque-là. Comment s’est passée cette adaptation dans le milieu où vous étiez, à la RTG ?

Fodé Tass Sylla : C’est là exactement le problème. Les gens doivent arrêter d’accuser les journalistes. Parce qu’ici, par exemple, dès qu’on dit RTG, une certaine frange de la population dit : les journalistes du gouvernement, les griots du gouvernement. Non ! Il faut être complètement plat en mentalité pour avoir une telle conception. Chaque média a sa ligne éditoriale. La ligne éditoriale de la Radiodiffusion télévision guinéenne, qui est la voix de la Guinée dans le monde, c’est mettre en exergue les activités positives de ceux qui dirigent pour les encourager, pour les conseillers, pour appeler le peuple à les soutenir. La ligne éditoriale de la RTG, c’est maintenir le calme, la paix, la cohésion dans le pays. Autant vous vous occupez de ce qui n’est pas bon, autant un journaliste de la presse publique devrait se concentrer sur ce qui est bon, ce qui brille. Nous nous devrions dire que Kaleta et Garafiri sont des réalisations historiques qui font que le Guinéen vit maintenant l’électricité 24 heures sur 24. Mais, certains devraient sortir de Conakry ou bien de toutes les villes pour allez dans les hameaux et filmer pour dire que la Guinée est dans le noir. C’est leur ligne éditoriale. Nous nous devrions montrer la route de Donka pour dire que c’est bien fait. Mais, certains devraient entrer dans les quartiers de Sangoyah là-bas pour montrer les cailloux et dire qu’il n’y a pas de routes en Guinée. Chaque média a sa ligne éditoriale. Il suffit seulement d’être honnête avec soi-même, d’être honnête avec les autres, de se mettre en grandeur et de reconnaître que l’autre a le droit de dire ce qu’il dit là et que vous n’avez pas le droit de lui interdire d’avoir cette opinion.

Guineematin.com : S’il vous était donné de comparer la presse post indépendance et la presse actuelle de la Guinée, qu’allez-vous dire ?

Fodé Tass Sylla : Je dis que chaque presse a reflété la société qu’elle couvre, la réalité et le quotidien des hommes de son époque. Je dis que le journaliste, c’est l’historien du quotidien ; c’est celui qui décrit les faits au jour le jour. Donc, le journaliste couvre les activités et l’actualité de son milieu et de son époque. Ceux qui étaient avec la presse de radio banane étaient concentrés sur les plantations et sur l’arrivée des bateaux. Ils annonçaient aux planteurs que les bateaux sont là ; et, ils jouaient leur rôle. Parce que les planteurs apprenaient que les bateaux sont là et ils amenaient leurs marchandises au port de Conakry pour embarquer. Donc Radio Banane jouait bien son rôle.

Radio Guinée qui est venu après, c’était pour la sensibilisation et la conscientisation d’un peuple qui venait de sortir du système colonial et qui apprenait maintenant à se prendre en charge. Cette radio a joué son rôle à l’époque avec tous ses slogans, avec ses musiques et tout. La voix de la révolution est venue avec son ton guerrier et sensibilisateur pour maintenir le peuple dans cette vague de la révolution.

Radio Guinée qui est revenue après 1984, c’est pour le libéralisme économique, c’est pour le libéralisme de pensée. Aujourd’hui, nous avons plusieurs radios, au lieu que ce soit maintenant libéralisme de pensée au sein de la radio d’État ou de la télévision d’État, on a permis à des personnes privées de créer des radios et télévisions pour exprimer leurs lignes éditoriales, de donner la parole aux autres.

Guineematin.com : quel conseil pouvez-vous donner aujourd’hui à la jeune génération de journalistes qui occupent aujourd’hui la sphère médiatique guinéenne ?

Fodé Tass Sylla : Nous sommes revenus au métier par passion. Nous n’avons rien eu, nous n’avions aucun moyen d’avoir quelque chose, parce que ce métier n’est pas une régie financière, ce n’est ni la Douane et ni le trésor, ni les impôts. Nous accompagnons le peuple et les dirigeants dans leurs activités. Notre métier ne fait pas de riches. Et, la jeune génération devrait le comprendre en venant vers ce métier. Mieux vaut venir vers ce métier par passion que par recherche d’emploi ou de bien-être. Autrement, c’est votre dignité que vous allez mettre en branle, parce que vous allez vous vendre, vendre vos mots et vos attitudes, vous allez être à genoux devant des gens qui généralement ne vous valent même pas le talent. Le conseil que je donne à la jeune génération, c’est d’être fière et d’être de bons journalistes. Mais, un bon journaliste, ce n’est pas celui là qui a son building ou bien son avion. Un bon journaliste, c’est celui qui a rendu fidèlement compte et dans l’honneur du vécu quotidien de son peuple.

Guineematin.com : Nous arrivons au terme de cet entretien que vous avez bien voulu nous accorder. Mais, actualité oblige, la Guinée va célébrer le 02 octobre prochain son 64èmeanniversaire. Quel message avez-vous à l’endroit du peuple de Guinée ?

Fodé Tass Sylla : Je dis au peuple de Guinée : félicitations et encouragements. Parce que vous me remarquez, à l’approche du 1ᵉʳ mars, j’écris toujours : notre banque centrale est toujours à Conakry. Pendant 64 ans, c’est une fierté. C’est une fierté lorsque vous démarrez en 1958. Et, en 1960 vous créez votre monnaie et votre banque centrale, en dépit du fait que le système colonial envoie des faux billets pour que ça s’éteigne. Si vous sortez de ce circuit et vous maintenez le cap jusqu’à 64 ans, vous êtes des hommes à respecter. Mais, il faudrait que le Guinéen ait d’abord ça dans un esprit pour ne pas paraître petit. Parce que si lui-même parle mal de cela, c’est qu’il ne sait même pas qui il est. Il faut qu’il soit fier du peu qu’il a, sans indexer quelqu’un. Parce que le peuple mérite les dirigeants qu’il mérite. Il faut se dire que nous sommes vraiment à un niveau que nous avons bâti. Il ne faudrait pas se diminuer soi-même, s’insulter soi-même. C’est ma position. On n’a pas à se concentrer sur le front d’un dirigeant pour insulter sa patrie. C’est pourquoi on parle de patriotes. Donc moi, je trouve que la Guinée est à une étape de son histoire que les Guinéens ont voulu, que les Guinéens ont construite. Généralement ici, pour fuir nos responsabilités personnelles, nos responsabilités morales, nous nous orientons vers les autorités pour dire que ce sont eux qui retardent le pays. Il ne faut pas se rabaisser. Nous évoluons, mais à notre rythme.

Mamadou Baïlo Keïta pour Guineematin.com

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