Ce que les Guinéens retiendront vraiment du passage de Bah Oury à la Primature.

il y a 2 heures 15
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À Conakry, l’ambiance est électrique. À quelques heures de la démission annoncée du Premier ministre Amadou Oury Bah, les couloirs du Palais de la Colombe bruissent de rumeurs et de confidences. Depuis plusieurs jours, les secrétaires généraux tenaient déjà les rênes des ministères. Une manière subtile, mais très claire, de préparer la sortie du gouvernement.

Nommé le 27 février 2024, alors que la Guinée traversait une période de fortes secousses sociales et économiques, Bah Oury avait tout d’un homme providentiel. Troisième Premier ministre de la Transition, il arrivait avec des promesses, des ambitions, un passé politique chargé… et un caractère bien trempé.

Près de deux ans plus tard, son passage à la Primature ressemble à un film aux multiples rebondissements : des réussites éclatantes, des choix qui ont divisé, et des occasions manquées qui laisseront longtemps des traces.

Une transition politique menée tambour battant

À son arrivée, Bah Oury s’était fixé comme mission majeure d’accélérer le retour à l’ordre constitutionnel et de restaurer la confiance entre l’État et les communautés.

Sur ce volet, il a respecté son calendrier: Référendum constitutionnel en 2025, adopté à plus de 89 % de “Oui”, permettant de doter la Guinée d’un nouveau cadre juridique ; élection présidentielle tenue en 2025, étape décisive pour clore la Transition; normalisation progressive avec la CEDEAO, qui a dépêché des missions d’observation électorale à Conakry ; levée de la suspension de l’OIF en septembre 2024.

Ce volet politique constitue l’un des points les plus aboutis de son passage à la Primature. Toutefois, ces acquis ont été obtenus dans un contexte de tensions latentes.

Un gouvernement entre dialogue stratégique et fermeté assumée

Bah Oury a opté pour une stratégie politique duale :ouverture envers les petits partis et certaines organisations citoyennes, fermeté systématique envers les grands blocs d’opposition (UFDG, RPG, UFR), qui ont boycotté les cadres de concertation.

Son incapacité à rassembler l’ensemble de la classe politique demeure l’une des principales faiblesses de sa primature . Les opposants ont régulièrement dénoncé un style de gestion « vertical » et « unilatéral ».

La Primature a également été marquée par :l’interdiction de manifestations politiques, l’arrestation de plusieurs activistes, dont des figures du FNDC,un recul visible des libertés individuelles, particulièrement en matière de presse et d’accès à l’information.

En mai 2024, le retrait des licences de trois médias privés pour “raisons de sécurité nationale” a créé un séisme dans le paysage médiatique. À cela se sont ajoutées des restrictions répétées de l’accès aux réseaux sociaux, ternissant l’image internationale de Bah Oury.

Des réformes administratives ambitieuses mais inégales

Sous sa primature, 24 nouvelles communes urbaines et rurales ont été créées afin de rapprocher l’administration des citoyens. Une avancée saluée par plusieurs acteurs locaux, même si certaines nouvelles entités manquent encore de moyens réels pour fonctionner.

La réforme du Fichier Unique de Gestion Administrative et de Solde (FUGAS) a permis d’éliminer des milliers d’agents fictifs dans la fonction publique, générant des économies substantielles pour le Trésor. Cette initiative reste l’un des succès les plus concrets et mesurables de son passage.

Une performance économique solide… en vitrine

Sur le plan macroéconomique, la Guinée a enregistré des résultats impressionnants: croissance économique portée à 7,2 % en 2025, au-dessus des prévisions initiales ;Inflation ramenée autour de 3 %, après avoir frôlé les deux chiffres; recettes publiques en hausse, notamment grâce à la numérisation fiscale et à la lutte contre la fraude douanière; dette publique maintenue sous les 40 % du PIB, l’un des niveaux les plus faibles de la sous-région.

Dans le même élan, près de 50 % du budget national 2025 a été financé par des ressources propres — une première dans l’histoire récente du pays.

Le lancement du programme “Simandou 2040”, évalué à plus de 200 milliards de dollars sur 15 ans, et la création du Fonds Souverain de Guinée constituent des jalons importants pour l’avenir économique du pays.

mais des retombées sociales quasi invisibles

Derrière les chiffres flatteurs, la réalité sociale reste difficile: plus de 43 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté, une large majorité des ménages ne ressent pas les effets de la croissance, les prix des produits de première nécessité n’ont pas connu de baisse significative.

Bah Oury lui-même a admis que les revenus tirés du fer ou de la bauxite n’impactaient que marginalement le panier de la ménagère.

Le projet Simandou, bien que porteur d’espoir, n’a pas encore produit l’effet d’entraînement promis sur l’agriculture, l’industrie locale ou la création d’emplois.

Un secteur bancaire en crise et une jeunesse en détresse

Le secteur financier a traversé en 2025 une crise de liquidités sans précédent. Plusieurs banques ont peiné à répondre aux demandes de retrait, paralysant temporairement des pans entiers de l’économie.

Par ailleurs, le chômage des jeunes a dépassé les 7 %, plus  de 80 % des emplois demeurent informels, les perspectives économiques limitées ont encouragé une hausse notable de l’émigration irrégulière.

Ce déficit d’opportunités reste l’un des plus grands défis laissés à l’avenir politique du pays.

Un bilan contrasté pour un premier ministre de Transition 

Au terme de près de deux ans à la Primature, Bah Oury laisse un bilan à double facette :un retour à l’ordre constitutionnel réussi,une gestion macroéconomique solide,des réformes administratives structurantes.

Mais aussi un dialogue politique incomplet,une restriction des libertés publiques,une redistribution sociale quasi inexistante,une crise de liquidités inédite.

Alors que la Guinée s’apprête à ouvrir une nouvelle page politique, l’héritage de Bah Oury restera, à l’image de la Transition elle-même : complexe, contrastée et débattue.

A moins que le Premier President de la Cinquième République n’ait décidé de renouveler sa confiance à Bah Oury, en le maintenant au Palais des Colombes.

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